Un poème
de Saint-Pol-Roux écrit à Camaret en 1892
Les Sabliers
Assis sur la plage solitaire du Toulinguet, où
viennent s'agenouiller les haquenées de l'Océan, je
méditais, après la chute de l'empereur des Coupes
de Thulé. Devant, hérissée du dernier vol
où se pêlemêlaient guilloux, mouettes, gaudes,
hirondelles de mer et perroquets japonais sans queue, l'Ile ; à
ma droite, derrière le fort, la Pointe Saint-Mathieu avec
ses ruines ecclésiastiques ; à ma gauche, devinées,
des pierres et des pierres donnant un frisson d'Eternité
à poil, la Tribune, le Lord-Maire, le Dante, les Tas de Pois,
le Château de Dinan, le Cap de la Chèvre, la Pointe
du Raz, l'Ile de Sein... Je comparais douze cormorans
alignés sur un écueil à une phrase de Poe traduite
en alexandrin par Baudelaire ou Mallarmé, lorsque des
crissements singuliers venant de Camaret m'intriguèrent la
nuque te me firent tressaillir. Plusieurs théories
d'ëtres bizarres descendaient le versant : espèces de
sauterelles aux membres de bois et corps de verre. Plus proches,
je reconnus des Sabliers. De toutes dimensions : Sept,
menus comme les ftus de cinq mois, marquant l'heure ; Sept,
mignons comme les nourrissons, marquant le jour ; Sept, petits
comme les communiants, marquant la semaine ; Sept, grands comme
les adolescents, marquant le mois ; Sept, hauts comme les titans,
marquant l'année ; Sept, colossaux comme les clochers
de cathédrale, marquant le lustre ; Un, enfin, le dernier,
incommensurable comme le génie marquant le siècle.
- « Hélas
! glapirent les Sabliers. Disgraciés déjà par
l'invasion des damoiselles de chêne au nombril d'or, irrévocablement
perdus depuis les décrets impies, nous pourrissions dans
les moustiers branlants de l'angélique Pays des Coiffes;
inutiles désormais loin des reclus qui nous vinrent
ici remplir, nous revenons, accomplie notre destinée, à
cette plage si sabuleuse depuis le départ des sandales, et
notre guide fut la soif de reposer au lieu natal. »
Je compris que nul ne rendrait à ces oubliés le pieux
service si le poëte ne daignait. Aussi, commençant
par les moindres, je me mis en devoir de vider sur la grève
les Sabliers l'un après l'autre. A cet office nous restâmes
des heures, des jours, des semaines, des mois, des années,
des lustres... J'avais entrepris le dernier Sablier, le
séculaire, lorsque l'invisible faulx du Temps me détacha
l'âme du corps. Les pêcheurs de Kerbonn
trouvèrent mon cadavre sur lequel flottait une longue barbe
blanche. Et j'avais l'âge que j'aurai, ô mes Héritiers,
le jour de mon décès.
La plage de
Pen Hat, au Toulinguet, qui a inspiré ce poème à
Saint-Pol-Roux. A cette époque, les maisons qui surplombent
l'Océan n'avaient pas encore été construites...