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Les Bretons d'Amérique


SOMMAIRE : "Bretons d'Amérique" | "Bretons du Monde"

Un Breton polyglotte en Floride:
Roparzh Carré à Inverness

Ur Breizhad liesyezhek e Bro-Florida:
Roparzh Carré e kêr Inverness

Ma première rencontre avec Roparzh Carré remonte à quinze ans lorsqu'il était Manager financier à la General Electric en région parisienne après avoir exercé au sein de ce grand groupe industriel aux USA, au Brésil, en Argentine, dans l'Est de la France et à nouveau aux USA. Depuis, Roparzh et son épouse Lucy sont retournés vivre en Floride où je viens de les revoir. J'y ai retrouvé un Breton fier de sa culture bretonnante, et doté, avec son épouse, d'une grande facilité à s'insérer dans le monde technique moderne et à y construire des projets. On apprend à leurs côtés que la vie ne se découpe pas en tranches prédéterminées car elle reste ouverte pourvu que l'on sache agir pour forcer son destin individuel et collectif. Avec de tels compatriotes, les Bretons retrouvent leur place au soleil des peuples ! !

REUN ALLAIN

Horizons Bretons (HB) :
Merci, Roparzh, de recevoir HB qui a insisté pour braquer son projecteur sur vous ! Par votre parcours, vous êtes en effet un témoin d’un passé encore chaud...

Roparzh Carré (RC) :
Ne voyez pas un comportement de diva dans ma réserve initiale, due au fait que je ne voyais pas que mon "parcours" fût d’un grand intérêt pour vos lecteurs. Mais vous avez raison de me rappeler que j’ai été "témoin d’un passé". Les jeunes générations comprennent sans doute mal une époque qui a vu des millions d'Européens se fixer, après des errances diverses, qui en Amérique du Nord, qui en Amérique du Sud...Pour ma part, j’ai connu les deux Amériques !

HB :
N'est-ce pas en Amérique du Sud que vous avez connu votre épouse ?

RC :
Oui, elle venait d'Europe aussi, car elle a quitté en 1944 sa ville natale de Riga, capitale de la Lettonie, alors que l’armée soviétique allait reprendre la ville et le pays. Son "repli" l’a d'abord menée en Pologne, puis en Allemagne. A la fin de la guerre, elle était dans un camp "DP" (Personnes déplacées) en Autriche, dont les "pensionnaires" furent ensuite répartis entre plusieurs pays d’accueil. Son lot fut le Brésil, où nous nous sommes donc rencontrés.

HB :
Vous êtes aussi un témoin de notre futur selon l’adage "Le Présent des US est le "Futur" de l’Europe". Le croyez-vous ou pensez-vous plutôt que les modes de vie sur chaque continent tendent à se différencier ?

RC :
Témoin du futur ? Diable non, j’ai vu au cours du temps tant de choses imprévues, inouïes même, que je me garderais bien de prédire l’avenir . Cet adage a pourtant du vrai si l'on pense au réfrigérateur dans toutes les cuisines, à la salle de bains dans toutes les maisons, à Internet partout... Si l'Amérique a innové et si l’Europe a copié, tant mieux ! En revanche, en matière de protection sociale, de droit du travail, de port d'arme et d'abolition de la peine de mort, c'est l’Europe qui donne le ton. Ce ton-là s'imposera-t-il en Amérique ? Je l’espère ! Bien sûr, ces exemples n'ont que leur valeur intrinsèque car le champ comparatif est vaste...

HB :
Décelez-vous une certaine influence de la religion sur la société civile nord-américaine ? Par exemple, la loi du Talion et le gain du pain à la sueur de son front ne s'enracinent-ils pas dans l’Ancien Testament ?

RC :
Certains pourraient en effet y voir une source du culte des armes à feu ou d'un certain renoncement aux congés... Mais j'y verrais plutôt un legs de l'époque pionnière... Cela dit, l'influence de la religion reste importante : j'y vois la source du fait que le mensonge et la dissimulation d'un homme public sont restés aux Etats-Unis un véritable péché qui peut conduire à l'excommunication politique !

HB :
Vous habitez à Inverness en Floride. Est-ce l’origine écossaise de ce nom qui a fait "tilt" lorsque vous avez choisi votre ville de résidence ?

RC :
Ma foi non ! Tout simplement, au terme de pérégrinations dans divers pays du monde au service de la General Electric, je devais m'installer en Floride, où réside d'ailleurs notre fille Margot, à Orlando, à 1h 30 d'Inverness où j'ai découvert le bon produit d'un bon constructeur qui avait un bon vendeur ! Entre St-Augustine, la plus vieille cité fondée par les Espagnols en 1515, et le Kennedy Space Center ! Tout un symbole d'une conciliation naturelle entre passé et avenir, peut-être due à l'importante diaspora irlandaise et écossaise aux USA et au Canada, toujours très consciente de ses origines ?

HB :
Comment vous êtes-vous construit une identité de Breton 100 %, abonné à des revues en langue bretonne, au coeur de votre vie d'Américain 100 % ?

RC :
Je suis "devenu" Breton par la grâce de la revue "L’Heure Bretonne" en 1942. Alors âgé de 16 ans, je vivais en banlieue nord, à Aubervilliers, et si je me savais originaire de Bretagne, de Quéven, près de Lorient, mes années d'école laïque et républicaine de Quéven comme d'Aubervilliers, basées sur la "mantra" jacobine de "nos ancêtres les Gaulois", m'avaient paradoxalement inculqué la culture gréco-latine au détriment de la culture celtique. Avec Bayard et Jeanne d’Arc en prime ! Mais ce titre insolite de "L'Heure Bretonne", aux caractères inhabituels, en kiosque à Montparnasse, a fait basculer ma vie !

HB :
Et sur ces nouvelles bases bretonnes, vous avez néanmoins greffé la mentalité américaine ?

RC :
Arrivé jeune homme aux USA, je me suis vite senti à l’aise dans l’ambiance américaine, assurément méconnue en Europe. Ce qui me frappe le plus encore aujourd'hui, c'est l'approche directe dans les relations humaines, qui peut paraître fruste aux Européens, mais fait aussi fi de toute hypocrisie. Mais cela mériterait de longs développements !

HB :
Dans ce contexte de relations directes, quel prénom vous convient ? Bob, Robert, Roberto, Roparzh…?

RC :
Au choix ! Je les ai tous utilisés, au cours de mes "changements d’adresse". J’avoue une préférence marquée pour Roparzh…

HB :
Roparzh, vous parlez cinq langues et Lucy six (Pemp yezh a gomzit ha c'hwec'h yezh a gomz Lucy). Mais laquelle avez-vous choisi dans votre couple ?

RC :
Je pratique en effet l'anglais, le français, le breton, le portugais et l'espagnol quoique un peu rouillé aujourd’hui… Pour Lucy : les mêmes, moins le breton – hélas ! – plus le letton bien sûr, l'allemand et le russe ... Entre nous, nous parlons anglais.

HB :
Quel est donc votre avis sur le multilinguisme précoce tel qu'il est proposé par les écoles DIWAN ?

RC :
Acquérir une autre langue, voire plusieurs, ne peut qu’être bénéficiaire, tant pour des raisons pratiques que pour l’ouverture sur des univers nouveaux. A condition, bien sûr, d’être curieux sans se confiner dans le "repli identitaire", je crois qu'on peut en faire un objectif général. Une des expériences fortes de ma vie a été d’enseigner le breton, à des adultes, et de leur révéler un monde qu’ils méconnaissaient, le leur par-dessus le marché ! Mais il est certain qu'un bilinguisme précoce facilite les choses ! Enseigner le français en seconde langue à de petits Bretons élevés d'abord en breton ou inversement est une démarche foncièrement bénéfique pour la formation de l'enfant. Son intérêt ne devrait plus échapper à personne !

HB :
La France officielle vient pourtant à peine de le reconnaître par la voix de Jack Lang !

RC :
Je me demande pourquoi les Jacobins en ont fait un problème, alors que le bilinguisme est pratiqué dès l’enfance, et de la façon la plus naturelle, en d’autres lieux, et depuis toujours. A Riga, ville cosmopolite, où il n’était pas rare, avant la soviétisation, de pratiquer plusieurs langues, Lucy, toute jeune parlait déjà letton, polonais, russe et allemand. Et croyez-moi, elle est tout autant lettonne que je suis breton ! Plus près d’ici, les québécois bilingues sont légion, et pas moins québécois que ceux qui ne parlent que français... Au Texas, les "texmex" parlent indifféremment anglais ou espagnol, et n'essayez pas de leur dire qu’ils ne sont pas mexicains !

HB :
Vous vous intéressez à la présence bretonne en Amérique puisque vous avez tout récemment traduit de l’américain en français la biographie d’une famille bretonne ?

RC :
Un confrère de la General Electric, dont les ancêtres, un couple de cultivateurs de Belle-Ile, sont arrivés aux Etats-Unis vers 1850, a dressé l’arbre généalogique de leurs nombreux descendants. Il en a ainsi trouvé plus de 1 200 rien qu’aux U.S.A.! Puis il a recherché, à Belle-Ile surtout, ceux qui sont "restés derrière". C'est de ce livre, publié en anglais, que je suis parti pour préparer la version française. Si je me base sur cet exemple d'immigration bretonne en Amérique, nul doute que l'on pourrait retrouver, par des études semblables, des dizaines de milliers d'autres Américains d'ascendance bretonne auxquels l'on ferait une grande joie en leur révélant leurs origines !

HB :
Rester breton partout et toujours... C'est un acquis du combat culturel de nos devanciers du XXe siècle, pourtant diffamés par des officines jacobines depuis deux ans ! Quelle explication donneriez-vous, sans complaisance, des acteurs culturels bretons sous l'Occupation ?

RC :
Je peux répondre d'autant plus facilement que ma "complaisance" de l'époque allait aux Alliés ! Je garde encore le souvenir très vif de la Libération : un lundi matin d'août 44, à Kewen/Quéven, quel éblouissement quand nous sortîmes des abris et que nous vîmes surgir une colonne de jeeps américaines ! Nous étions libres ! L'arrivée de Martiens ne nous aurait pas plus ébahis ! Je suis donc à l'aise pour affirmer que les attaques récentes contre l'Emsav ne font que continuer celles que nous avons connues à la Libération lorsque les autorités françaises, ayant repris la direction des affaires, ont entrepris une chasse aux militants de l'Emsav. Dans les camps d'internement, un par département breton, se sont retrouvés, comme dans toute la France, d'authentiques "collabos", mais aussi et surtout un tas de gens dont le seul crime était d'avoir milité pour la Bretagne, ou d'avoir simplement manifesté leur sympathie pour la cause. Une commission d'enquête galloise vint enquêter en 1947 sur le véritable but de ces arrestations et son Livre blanc établit que le but véritable était de profiter de la chasse légitime aux traîtres pour briser le mouvement breton par un savant amalgame !

Si l'on évoque le cas emblématique du plus grand acteur culturel breton du XXe siècle, Roparzh Hémon, rappelons que la solidarité galloise contribua à lui éviter la peine de mort ! Il n'écopa que de 10 ans d'indignité nationale, en raison d'émissions de radio en breton que je n'ai jamais entendues. Mais le contexte de l'époque me porte à croire que la décision de "justice" ne fut pas empreinte de sérénité...

HB :
Roparzh, votre parcours vous donne quelques droits à donner des conseils aux nouvelles générations de l'Emsav. En est-il particulièrement un que vous aimeriez leur donner ?

RC :
Feiz, nann ! Mon parcours personnel ne me donne aucun droit à donner des conseils aux jeunes générations, qui n'en ont nullement besoin. Le bon combat continue, sous des formes nouvelles et en des lieux différents : c'est à Bruxelles que se concrétisera l'Europe aux Cent Drapeaux. Cela dit, je ne rejoins nullement l'analyse de certains de mes contemporains selon laquelle "nous, les Anciens, n'avons pas réussi". L'Emsav est un long fleuve, logiquement pas très tranquille, qui poursuit sa course pour trouver son embouchure dans l'Océan de la renaissance de notre peuple !

Propos recueillis par REUN ALLAIN,
Délégué de l'Organisation des Bretons de l'Extérieur en France-Sud-Ouest

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