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Au-delà de la
passion de notre correspondant, deux aspects de son expérience sont particulièrement
intéressants. D'une part, le choix de la Bretagne par un hispano-breton prouve
que la Bretagne possède un potentiel culturel à nouveau susceptible de
s'imposer face à des cultures de grande diffusion. D'autre part, la Catalogne
fournit l'exemple d'une démarche de reconquête identitaire sûre d'elle-même
et respectueuse de tout autre patrimoine,
et par là-même exempte de nationalisme agressif.!
Une enfance sans bretonnité
Né à Séné
il y a 27 ans, ma scolarité s'est déroulée en Morbihan jusqu'à 18 ans, de Séné
à Vannes, sans que j'y ressente de sentiment d'appartenance à la Bretagne, qui
ne semblait qu'une région parmi d'autres sur la carte de France. Avec le recul,
je pense que l'école primaire a fortement contribué à cette situation. Jamais
je n'y ai entendu parler de la Bretagne, de sa culture et de son histoire, phénomène
que je sais maintenant assez général. Est-ce pour cela que j'ai longtemps
privilégié, au détriment de ma famille bretonne, la famille andalouse de mon père ? Après le français, la
deuxième langue parlée chez moi était l'espagnol car mes grands-parents
paternels ne parlaient guère le français.
Heureusement,
dans la cour d'école, mes camarades m'évoquaient leurs grands-parents, voire
leurs parents, utilisant le breton pour ne pas être compris. Voilà comment
j'ai découvert en Bretagne l'existence de la langue bretonne ! Et pourtant, ma
famille maternelle est bretonne bien que ses membres ne parlent pas tous breton.
La
langue bretonne en arrière plan
Mon grand-père
maternel, d'Arradon, m'a ainsi confié que, petit, on lui parlait en
"patois" (!) tout en lui demandant de répondre en français,
condition indispensable pour trouver du travail à la ville. C'est lui, issu
d'un père jardinier, qui m'a aidé à aimer la Bretagne rurale bien qu'il ait vécu
à Vannes depuis 1940. Membre actif du PS vannetais et militant social des
Maisons de la Famille, il fut une grande source d'enseignements pour moi tout
comme le grand-père Le Goff pour Per-Jakez Helias...Je me rappelle aussi une
grand-tante en coiffe, qui parlait le français difficilement. D'autres membres
actuels de ma famille sont encore bretonnants, comme un cousin de ma mère, Alan
Bienvenu, qui a travaillé à FR3 Bretagne et produit des films en langue
bretonne. Ils m'ont porté, par leur exemple, vers la culture bretonne. En
sera-t-il de même pour mes frères cadets, dont l'un prépare un BTS
d'informatique à Quimper et l'autre travaille entre Londres et Paris pour
Amnesty international ?
Découverte
de la Bretagne au lycée
C'est à l'âge
du lycée que je découvris le monde celte, la Bretagne et l'Irlande en premier
lieu, tout en prenant conscience du monde extérieur, avec ses incohérences et
ses injustices. Cette prise de conscience ne naquit pas en classe, mais dans des
groupes auxquels j'adhérais : groupe de théâtre, qui représentait "Le
baladin du monde occidental" de J.M. Synge, véritable plongeon dans la
celticité irlandaise, atelier d'arts plastiques, vrai bouillon de culture
politique, mouvements pour les droits de l'homme et cours de breton à midi, qui
imposaient de choisir entre le sandwich et la méthode "Brezhoneg buan hag
aes". Ces cours représentèrent une grande ouverture bretonne, grâce à
notre cher professeur Le Moign qui nous "racontait la Bretagne" (comme
Anna-Vari Arzur dans sa collection "Skolig al Louarn"), sa langue et
les persécutions dont elle souffre. M'ont aussi ouvert l'esprit certains
camarades comme Iwan Kalvez, fils de Tugdual, m'introduisant dans les bagadoù,
ou des professeurs au regard critique sur la France et sa façon de mépriser
les régions historiques, ou le chanteur Gilles Servat venu au lycée en dépit
des bâtons administratifs jetés par notre proviseur. Hélas, je ne parle pas
encore breton bien que je le lise un peu !
L'appartenance
à la Bretagne
C'est à l'étranger
que se développa mon sentiment d'appartenance à la Bretagne. Difficile, en
effet, pour un Breton de ne répondre que "je suis Français" quand on
lui demande d'où il est. Il se refuse à simplifier sa réponse par un
"oui, près de Paris". Il ne peut accepter ce centralisme qu'il
cautionne d'autant moins qu'il a souvent l'impression de ne pas être sur la même
longueur d'onde que ses soi-disant compatriotes parisiens. Il ne comprend tout
simplement pas la politique culturelle française, supposée pourtant exprimer
le génie de son pays. Et surtout, la vie à l'étranger lui fait découvrir que
la réalité française n'est pas une fatalité. Pour ma part, je connais la péninsule
ibérique, de par mes vacances d'adolescent en famille, mon séjour de quatre
ans à Madrid et mon installation actuelle en Catalogne depuis près de cinq
ans. J'ai aussi résidé en Belgique et voyagé en Allemagne, en Angleterre, en
Ecosse et aux Pays-Bas. Mon intérêt pour la politique me pousse à m'intéresser
de près à la vie de ces pays et à voir ce qui s'y fait, je rêve d'une autre
Bretagne !
Après le lycée,
je partis donc préparer un DEUG d'espagnol à Madrid dans le cadre d'un accord
avec l'Université de Toulouse-Le Mirail. Mais au bout des deux ans d'études,
je prolongeai de presque deux ans encore mon séjour dans cette capitale de fête,
mais aussi de centralisme, quoique différent de celui auquel l'Etat français
nous a habitués. J'ai ainsi constaté que les Irlandais étaient plus proches
de moi que ces Parisiens et autres Français désireux de pousser des cocoricos
à chaque instant, en lesquels, décidément, je ne pouvais me reconnaître.
C'est à cette
époque que j'ai participé à un projet européen dans le cadre du programme
PETRA, ce qui me fit voyager en Europe et rencontrer des gens d'horizons variés.
J'intervenais en effet dans ce programme comme traducteur-interprète français-espagnol-anglais
pour des jeunes d'Estrémadoure dans des rencontres de jeunes de l'Europe
communautaire et d'Europe de l'Est. Les pays de l'Est s'ouvraient alors au monde
occidental dans un mélange de peur et d'espoir. Je me souviens ainsi de cette
jeune chanteuse croate qui évoquait la liberté dont elle rêvait pour son
pays, et la guerre qui le détruisait au nom de cette même liberté. C'est dans
les Balkans que l'on trouve la dérive vers le nationalisme le plus exacerbé...
A cette époque-là,
mon ami Erwan Plouet me fait découvrir le Festival Interceltique de Lorient, où
je retrouve les bagadoù du temps du lycée, et je me sens toujours plus
breton...
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De Madrid à Barcelone... en passant par la Belgique...
Un peu fatigué
de Madrid, je pars en Septembre 92 pour la Belgique où j'étais admis à l'EII,
Ecole d'Interprètes Internationaux, à Mons. Mon séjour y sera plus court que
prévu en raison de problèmes d'équivalence de diplômes, mais suffira à me révéler
que le plat pays de Jacques Brel n'est pas uniforme, et qu'il y a des Flamands qui ne sont pas aussi
"cons" que le chante le grand Jacques. La Belgique est un Etat où le
flamand, le français et l'allemand sont langues officielles ; chaque communauté
y possède son propre gouvernement et son administration, et bénéficie auprès
des institutions européennes d'une représentation spécifique. Certains tirent
la sonnette d'alarme et estiment que l'Etat belge pourrait éclater un jour.
C'est possible, mais après tout, si c'est le peuple qui le décide...En fait,
les trois communautés belges reconnaissent la Belgique en tant qu'Etat si
celui-ci reconnaît leur existence. Une fois encore, j'ai constaté la difficulté
des Français à le comprendre. Mais que la Belgique soit francophone, et ils
cocorisent...
Après mon
intermède de six mois en Belgique, retour en péninsule, mais cette fois en
Catalogne d'où est originaire ma compagne, Nùria, qui étudie l'histoire de
l'art et travaille au siège "comarcal" (cantonal) d'Esquerra
Republicana de Catalunya (Gauche républicaine de Catalogne), la troisième
force politique de la "Generalitat" de Catalogne.
Je ne savais
pas grand chose de ce territoire, sinon qu'on y parlait une autre langue que
l'espagnol, ignorant complètement sa géographie et son histoire. Mais dès les
premiers jours, je me suis mis à étudier le catalan, que je parle et écris
maintenant avec une grande fluidité. Je me suis plongé dans l'histoire
catalane et ai consacré mon travail de Maîtrise à la traduction d'un roman
historique, complétée de notes sur l'occupation militaire de la Catalogne, et
la mainmise administrative et juridique par l'Espagne de Philippe d'Anjou,
devenu Philippe V après la Guerre de Succession d'Espagne. Cette étude m'a
montré comment, à travers les livres d'histoire, on manipule la vérité et écrase
les nations sans Etat. La Catalogne n'a pas retrouvé son indépendance à la
mort du Général Franco en 1975, mais a obtenu l'un des statuts d'autonomie les
plus avancés d'Europe. Certes, il faut encore se battre ici aussi pour la
reconnaissance de certains droits, car l'Etat central oublie de temps en temps
la réalité plurinationale reconnue par la Constitution espagnole qu'il faut
donc lui rappeler. Mais l'enseignement se donne en catalan, avec un programme établi
par le Gouvernement autonome de Catalogne, et la langue catalane s'utilise dans
le commerce, l'industrie, le tourisme ou la santé...De quoi faire rêver les
Bretons ! Cela peut être une source d'inspiration pour un projet politique
breton dans le cadre d'une Europe des Régions. Très proche des mouvements
catalanistes, je suis leur politique et la critique à l'occasion, mais
souhaiterais établir un pont entre eux et la Bretagne.
De la Catalogne à la Bretagne
La découverte
de la Catalogne m'a incité non seulement à (re)découvrir la Bretagne, mais à
me pencher beaucoup plus sérieusement sur son destin. D'abord, il me fallait l'étudier
plus systématiquement ! Je me suis donc astreint à mieux connaître son
territoire puisque ma connaissance se limitait essentiellement au Morbihan.
C'est pourquoi depuis deux ans, Nùria et moi arpentons régulièrement les
petites routes de l'Armor et de l'Argoat. D'autre part, pour mieux connaître
son histoire, absente des programmes scolaires, j'ai lu, dans la collection des
Universels Gisserot "Une histoire de Bretagne" de Yannick Pelletier,
et "Histoire de la langue bretonne" d'Hervé Abalain. D'autres
lectures, comme celle du "Cheval d'orgueil" de Per-Jakez Helias, et l'écoute
de chanteurs et groupes musicaux (Alan Stivell, Gilles Servat, Dan ar Braz, Tri
Yann...) ont enrichi mon appropriation du patrimoine culturel breton. Quel
plaisir d'entendre "Ar brezhoneg eo
ma bro " !
Le
réseau breton
Depuis quelques
mois, grâce à INTERNET, je noue des contacts plus directs avec les revues
bretonnes ou avec des associations comme l'OBE. Ce n'est qu'un début, mais j'y
vois un atout pouvant donner, dans la construction européenne, une arme aux régions
historiques pour ne pas se laisser engloutir dans ces Etats-nations à présent
dépourvus de sens. La Bretagne doit suivre l'exemple des Flandres, de l'Ecosse,
et de l'Euskadi (Pays Basque) aussi bien que de la Catalogne ! Inutile de préciser
qu'à l'Alliance française de Sabadell, à quelques km de Barcelone, où je
suis professeur de français, les Français qui m'entourent me traitent d'idéaliste
et ne m'épargnent pas les commentaires les plus moqueurs ! Mais je ne baisse
pas les bras et reste décidé à faire respecter mon pays, la Bretagne !
Entreprises
bretonnes en Catalogne
Inversement, je
souhaite que les entreprises bretonnes respectent la réalité pluriculturelle
et plurinationale de la Catalogne en n'étiquetant pas seulement les produits en
espagnol. Dans la mesure où la Catalogne a deux langues officielles, l'espagnol
et le catalan, l'étiquetage bilingue serait une marque normale du respect d'une
langue pour laquelle des milliers de Catalans sont morts. Que le personnel
breton dans les filiales de Catalogne s'y décide, et ils feront plus facilement
participer leur entreprise à l'expansion de ce pays qui constitue une
locomotive économique.
Que ces
entreprises bretonnes mettent en valeur leur identité bretonne, au lieu
d'arborer des couleurs tricolores et des Tours Eiffel, et elles développeront
plus aisément des créneaux économiques en Catalogne ! Comme Breton expatrié,
en effet, je ressens profondément la symbiose
entre les mondes politique, économique et culturel qui fait le succès catalan
et c'est tout le bien que je souhaite à la Bretagne !
PHILIPPE LIRIA.
Philippe Liria vient de constituer une association Breizh-Catalunya.
Les
personnes intéressées peuvent le contacter à l'adresse :
Ph. LIRIA
c/o COLOM
311 1r Pis
08223 TERRASSA
Catalunya,
Espagne
Tél : 00 34 37 31 70 25
liriagarciancat@sumi.es |