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Les Bretons d'Europe


SOMMAIRE : "Bretons d'Europe" | "Bretons du Monde"

Comment vivre sa bretonnité en Catalogne par Philippe Liria

Penaos bevañ e vreizhadelezh e Bro-Gatalonia a-berzh Philippe Liria

Au-delà de la passion de notre correspondant, deux aspects de son expérience sont particulièrement intéressants. D'une part, le choix de la Bretagne par un hispano-breton prouve que la Bretagne possède un potentiel culturel à nouveau susceptible de s'imposer face à des cultures de grande diffusion. D'autre part, la Catalogne fournit l'exemple d'une démarche de reconquête identitaire sûre d'elle-même et respectueuse de tout autre patrimoine, et par là-même exempte de nationalisme agressif.!

Une enfance sans bretonnité

Né à Séné il y a 27 ans, ma scolarité s'est déroulée en Morbihan jusqu'à 18 ans, de Séné à Vannes, sans que j'y ressente de sentiment d'appartenance à la Bretagne, qui ne semblait qu'une région parmi d'autres sur la carte de France. Avec le recul, je pense que l'école primaire a fortement contribué à cette situation. Jamais je n'y ai entendu parler de la Bretagne, de sa culture et de son histoire, phénomène que je sais maintenant assez général. Est-ce pour cela que j'ai longtemps privilégié, au détriment de ma famille bretonne, la famille andalouse de mon père ? Après le français, la deuxième langue parlée chez moi était l'espagnol car mes grands-parents paternels ne parlaient guère le français.

Heureusement, dans la cour d'école, mes camarades m'évoquaient leurs grands-parents, voire leurs parents, utilisant le breton pour ne pas être compris. Voilà comment j'ai découvert en Bretagne l'existence de la langue bretonne ! Et pourtant, ma famille maternelle est bretonne bien que ses membres ne parlent pas tous breton.

La langue bretonne en arrière plan

Mon grand-père maternel, d'Arradon, m'a ainsi confié que, petit, on lui parlait en "patois" (!) tout en lui demandant de répondre en français, condition indispensable pour trouver du travail à la ville. C'est lui, issu d'un père jardinier, qui m'a aidé à aimer la Bretagne rurale bien qu'il ait vécu à Vannes depuis 1940. Membre actif du PS vannetais et militant social des Maisons de la Famille, il fut une grande source d'enseignements pour moi tout comme le grand-père Le Goff pour Per-Jakez Helias...Je me rappelle aussi une grand-tante en coiffe, qui parlait le français difficilement. D'autres membres actuels de ma famille sont encore bretonnants, comme un cousin de ma mère, Alan Bienvenu, qui a travaillé à FR3 Bretagne et produit des films en langue bretonne. Ils m'ont porté, par leur exemple, vers la culture bretonne. En sera-t-il de même pour mes frères cadets, dont l'un prépare un BTS d'informatique à Quimper et l'autre travaille entre Londres et Paris pour Amnesty international ?

Découverte de la Bretagne au lycée

C'est à l'âge du lycée que je découvris le monde celte, la Bretagne et l'Irlande en premier lieu, tout en prenant conscience du monde extérieur, avec ses incohérences et ses injustices. Cette prise de conscience ne naquit pas en classe, mais dans des groupes auxquels j'adhérais : groupe de théâtre, qui représentait "Le baladin du monde occidental" de J.M. Synge, véritable plongeon dans la celticité irlandaise, atelier d'arts plastiques, vrai bouillon de culture politique, mouvements pour les droits de l'homme et cours de breton à midi, qui imposaient de choisir entre le sandwich et la méthode "Brezhoneg buan hag aes". Ces cours représentèrent une grande ouverture bretonne, grâce à notre cher professeur Le Moign qui nous "racontait la Bretagne" (comme Anna-Vari Arzur dans sa collection "Skolig al Louarn"), sa langue et les persécutions dont elle souffre. M'ont aussi ouvert l'esprit certains camarades comme Iwan Kalvez, fils de Tugdual, m'introduisant dans les bagadoù, ou des professeurs au regard critique sur la France et sa façon de mépriser les régions historiques, ou le chanteur Gilles Servat venu au lycée en dépit des bâtons administratifs jetés par notre proviseur. Hélas, je ne parle pas encore breton bien que je le lise un peu !

L'appartenance à la Bretagne

C'est à l'étranger que se développa mon sentiment d'appartenance à la Bretagne. Difficile, en effet, pour un Breton de ne répondre que "je suis Français" quand on lui demande d'où il est. Il se refuse à simplifier sa réponse par un "oui, près de Paris". Il ne peut accepter ce centralisme qu'il cautionne d'autant moins qu'il a souvent l'impression de ne pas être sur la même longueur d'onde que ses soi-disant compatriotes parisiens. Il ne comprend tout simplement pas la politique culturelle française, supposée pourtant exprimer le génie de son pays. Et surtout, la vie à l'étranger lui fait découvrir que la réalité française n'est pas une fatalité. Pour ma part, je connais la péninsule ibérique, de par mes vacances d'adolescent en famille, mon séjour de quatre ans à Madrid et mon installation actuelle en Catalogne depuis près de cinq ans. J'ai aussi résidé en Belgique et voyagé en Allemagne, en Angleterre, en Ecosse et aux Pays-Bas. Mon intérêt pour la politique me pousse à m'intéresser de près à la vie de ces pays et à voir ce qui s'y fait, je rêve d'une autre Bretagne !

Après le lycée, je partis donc préparer un DEUG d'espagnol à Madrid dans le cadre d'un accord avec l'Université de Toulouse-Le Mirail. Mais au bout des deux ans d'études, je prolongeai de presque deux ans encore mon séjour dans cette capitale de fête, mais aussi de centralisme, quoique différent de celui auquel l'Etat français nous a habitués. J'ai ainsi constaté que les Irlandais étaient plus proches de moi que ces Parisiens et autres Français désireux de pousser des cocoricos à chaque instant, en lesquels, décidément, je ne pouvais me reconnaître.

C'est à cette époque que j'ai participé à un projet européen dans le cadre du programme PETRA, ce qui me fit voyager en Europe et rencontrer des gens d'horizons variés. J'intervenais en effet dans ce programme comme traducteur-interprète français-espagnol-anglais pour des jeunes d'Estrémadoure dans des rencontres de jeunes de l'Europe communautaire et d'Europe de l'Est. Les pays de l'Est s'ouvraient alors au monde occidental dans un mélange de peur et d'espoir. Je me souviens ainsi de cette jeune chanteuse croate qui évoquait la liberté dont elle rêvait pour son pays, et la guerre qui le détruisait au nom de cette même liberté. C'est dans les Balkans que l'on trouve la dérive vers le nationalisme le plus exacerbé...

A cette époque-là, mon ami Erwan Plouet me fait découvrir le Festival Interceltique de Lorient, où je retrouve les bagadoù du temps du lycée, et je me sens toujours plus breton...

De Madrid à Barcelone... en passant par la Belgique...

Un peu fatigué de Madrid, je pars en Septembre 92 pour la Belgique où j'étais admis à l'EII, Ecole d'Interprètes Internationaux, à Mons. Mon séjour y sera plus court que prévu en raison de problèmes d'équivalence de diplômes, mais suffira à me révéler que le plat pays de Jacques Brel n'est pas  uniforme, et qu'il y a des Flamands qui ne sont pas aussi "cons" que le chante le grand Jacques. La Belgique est un Etat où le flamand, le français et l'allemand sont langues officielles ; chaque communauté y possède son propre gouvernement et son administration, et bénéficie auprès des institutions européennes d'une représentation spécifique. Certains tirent la sonnette d'alarme et estiment que l'Etat belge pourrait éclater un jour. C'est possible, mais après tout, si c'est le peuple qui le décide...En fait, les trois communautés belges reconnaissent la Belgique en tant qu'Etat si celui-ci reconnaît leur existence. Une fois encore, j'ai constaté la difficulté des Français à le comprendre. Mais que la Belgique soit francophone, et ils cocorisent...

Après mon intermède de six mois en Belgique, retour en péninsule, mais cette fois en Catalogne d'où est originaire ma compagne, Nùria, qui étudie l'histoire de l'art et travaille au siège "comarcal" (cantonal) d'Esquerra Republicana de Catalunya (Gauche républicaine de Catalogne), la troisième force politique de la "Generalitat" de Catalogne.

Je ne savais pas grand chose de ce territoire, sinon qu'on y parlait une autre langue que l'espagnol, ignorant complètement sa géographie et son histoire. Mais dès les premiers jours, je me suis mis à étudier le catalan, que je parle et écris maintenant avec une grande fluidité. Je me suis plongé dans l'histoire catalane et ai consacré mon travail de Maîtrise à la traduction d'un roman historique, complétée de notes sur l'occupation militaire de la Catalogne, et la mainmise administrative et juridique par l'Espagne de Philippe d'Anjou, devenu Philippe V après la Guerre de Succession d'Espagne. Cette étude m'a montré comment, à travers les livres d'histoire, on manipule la vérité et écrase les nations sans Etat. La Catalogne n'a pas retrouvé son indépendance à la mort du Général Franco en 1975, mais a obtenu l'un des statuts d'autonomie les plus avancés d'Europe. Certes, il faut encore se battre ici aussi pour la reconnaissance de certains droits, car l'Etat central oublie de temps en temps la réalité plurinationale reconnue par la Constitution espagnole qu'il faut donc lui rappeler. Mais l'enseignement se donne en catalan, avec un programme établi par le Gouvernement autonome de Catalogne, et la langue catalane s'utilise dans le commerce, l'industrie, le tourisme ou la santé...De quoi faire rêver les Bretons ! Cela peut être une source d'inspiration pour un projet politique breton dans le cadre d'une Europe des Régions. Très proche des mouvements catalanistes, je suis leur politique et la critique à l'occasion, mais souhaiterais établir un pont entre eux et la Bretagne.

De la Catalogne à la Bretagne

La découverte de la Catalogne m'a incité non seulement à (re)découvrir la Bretagne, mais à me pencher beaucoup plus sérieusement sur son destin. D'abord, il me fallait l'étudier plus systématiquement ! Je me suis donc astreint à mieux connaître son territoire puisque ma connaissance se limitait essentiellement au Morbihan. C'est pourquoi depuis deux ans, Nùria et moi arpentons régulièrement les petites routes de l'Armor et de l'Argoat. D'autre part, pour mieux connaître son histoire, absente des programmes scolaires, j'ai lu, dans la collection des Universels Gisserot "Une histoire de Bretagne" de Yannick Pelletier, et "Histoire de la langue bretonne" d'Hervé Abalain. D'autres lectures, comme celle du "Cheval d'orgueil" de Per-Jakez Helias, et l'écoute de chanteurs et groupes musicaux (Alan Stivell, Gilles Servat, Dan ar Braz, Tri Yann...) ont enrichi mon appropriation du patrimoine culturel breton. Quel plaisir d'entendre "Ar brezhoneg eo ma bro " !

Le réseau breton

Depuis quelques mois, grâce à INTERNET, je noue des contacts plus directs avec les revues bretonnes ou avec des associations comme l'OBE. Ce n'est qu'un début, mais j'y vois un atout pouvant donner, dans la construction européenne, une arme aux régions historiques pour ne pas se laisser engloutir dans ces Etats-nations à présent dépourvus de sens. La Bretagne doit suivre l'exemple des Flandres, de l'Ecosse, et de l'Euskadi (Pays Basque) aussi bien que de la Catalogne ! Inutile de préciser qu'à l'Alliance française de Sabadell, à quelques km de Barcelone, où je suis professeur de français, les Français qui m'entourent me traitent d'idéaliste et ne m'épargnent pas les commentaires les plus moqueurs ! Mais je ne baisse pas les bras et reste décidé à faire respecter mon pays, la Bretagne !

Entreprises bretonnes en Catalogne

Inversement, je souhaite que les entreprises bretonnes respectent la réalité pluriculturelle et plurinationale de la Catalogne en n'étiquetant pas seulement les produits en espagnol. Dans la mesure où la Catalogne a deux langues officielles, l'espagnol et le catalan, l'étiquetage bilingue serait une marque normale du respect d'une langue pour laquelle des milliers de Catalans sont morts. Que le personnel breton dans les filiales de Catalogne s'y décide, et ils feront plus facilement participer leur entreprise à l'expansion de ce pays qui constitue une locomotive économique.

Que ces entreprises bretonnes mettent en valeur leur identité bretonne, au lieu d'arborer des couleurs tricolores et des Tours Eiffel, et elles développeront plus aisément des créneaux économiques en Catalogne ! Comme Breton expatrié, en effet, je ressens profondément la  symbiose entre les mondes politique, économique et culturel qui fait le succès catalan et c'est tout le bien que je souhaite à la Bretagne !

PHILIPPE LIRIA.

Philippe Liria vient de constituer une association Breizh-Catalunya.

Les personnes intéressées peuvent le contacter à l'adresse :
Ph. LIRIA
c/o COLOM
311 1r Pis
08223 TERRASSA
Catalunya, Espagne

Tél : 00 34 37 31 70 25
liriagarciancat@sumi.es

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